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"Le premier homme"

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Jacques Cormery se trouve au cimetière de Saint-Brieuc, ou` son père est enterré.

Depuis des années qu'il vivait en France, il se promettait de faire ce que sa mère, restée en Algérie, ce qu'elle lui demandait depuis si longtemps: aller voir la tombe de son père qu'elle-même n'avait jamais vue. Il trouvait que cette visite n'avait aucun sens, pour lui d'abord qui n'avait pas connu son père, ignorait à peu près tout de ce qu'il avait été, et qui avait horreur des gestes et des démarches conventionnelles, pour sa mère ensuite qui ne parlait jamais du disparu et qui ne pouvait rien imaginer de ce qu'il allait voir. Mais, puisque son vieux maître s'était retiré à Saint-Brieuc et qu'il trouvait ainsi l'occasion de le revoir, il s'était décidé à rendre visite à ce mort inconnu et avait même tenu à le faire avant de retrouver son vieil ami pour se sentir ensuite tout à fait libre. [...]

Autour de lui, dans le vaste champ des morts, le silence régnait. Une rumeur sourde venait seule de la ville par-dessus les hauts murs. Parfois, une silhouette noire passait entre les tombes lointaines. Jacques Cormery, le regard levé vers la lente navigation des nuages dans le ciel, tentait de saisir derrière l'odeur des fleurs mouillées la senteur salée qui venait en ce moment de la mer lointaine et immobile quand le tintement d'un seau contre le marbre d'une tombe le tira de sa rêverie.

C'est à ce moment qu'il lut sur la tombe la date de naissance de son père, dont il découvrit à cette occasion qu'il l'ignorait. Puis il lut les deux dates, "1885 - 1914" et fit un calcul machinal: vingt-neuf ans. Soudain une idée le frappa qui l'ébranla jusque dans son corps. Il avait quarante ans. L'homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui. Et le flot de tendresse et de pitié qui d'un coup vint lui emplir le coeur n'était pas le mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la compassion bouleversée qu'un homme fait ressent devant l'enfant injustement assassiné - quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire, il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là ou` le fils était plus âgé que le père. [...]

Il regardait les autres plaques du carré et reconnaissait aux dates que ce sol était jonché d'enfants qui avaient été les pères d'hommes grisonnants qui croyaient vivre en ce moment. Car lui-même croyait vivre, il s'était édifié seul, il connaissait sa force, son énergie, il faisait face et se tenait en mains. Mais, dans le vertige étrange ou` il était en ce moment, cette statue que tout homme finit par ériger et durcir au feu des années pour s'y couler et y attendre l'effritement dernier se fendillait rapidement, s'écroulait déjà. Il n'était plus que ce coeur angoissé, avide de vivre, révolté contre l'ordre mortel du monde qui l'avait accompagné durant quarante années et qui battait toujours avec la même force contre le mur qui le séparait du secret de toute vie, voulant aller plus loin, au-delà et savoir, savoir avant de mourir, savoir enfin pour être, une seule fois, une seule seconde, mais à jamais.

Albert Camus, "Le premier homme", Gallimard, NRF, pages 28, 29, 30.

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Bekijk de hele uitgave van vrijdag 3 april 1998

Reformatorisch Dagblad | 35 Pagina's

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